


LEONARDO GARET
Avec Montevideo qui, comme on le
sait, rassemble plus de la moitié de la population du pays,
Salto est la seule ville uruguayenne à avoir une tradition
littéraire propre. Les seuls noms dHoracio QUIROGA (1878
- 1937), Enrique AMORIM (1900 - 60) et Marosa DI GIORGIO (1932 - 2004)
témoignent dune continuité qui est incarnée
aujourdhui par Leonardo GARET (1949).
Sa création personnelle
se nourrit de cette tradition quil revendique fièrement
et quil illustre avec brio : la collection dEscritores
salteños quil a créée compte déjà
cinq volumes parus (sur vingt programmés) ; ses études
sur Quiroga ou Amorim font autorité ; le très officiel
Archivo General de la Nación Argentina le charge de lédition
de Quiroga, un écrivain que la critique argentine a une certaine
tendance à annexer.
Or Leonardo Garet est,
avant tout, un poète. Ses recueils de poèmes ont paru
aussi bien à Montevideo (Pentalogía, 1972,
Bares
en lluvia, 2004), quen Argentine (Vela de armas, Córdoba,
2003) ou au Vénézuela (Primer escenario, Caracas, 1975).
Nous nous intéresserons
ici surtout à son uvre narrative : Los hombres del agua,
1988, Los hombres del fuego, 1993, La casa del juglar, 1996, Los días
de Rogelio, 1998, Las hojas de par en par, 1999, Anabákoros,
1999, 80 noches y un sueño, 2003.
Le modèle théorique
prédominant dans cet ensemble est un recueil de textes brefs,
de nature essentiellement poétique, et dont les liens sont
thématiques, plutôt que narratifs : des explorations
anthropologiques, mythologiques, cosmologiques, qui dédaignent
lapproche scientifique au profit dune saisie poétique.
Les spasmes événementiels condensent lhistoire
de lhumanité et construisent, pièce à pièce,
une cosmogonie aux traits noirs, impliquant une cosmovision profondément
pessimiste, mais teintée dun humour omniprésent.
Ces textes-frontière,
comme Leonardo Garet lui-même les a appelés parfois,
ne sont pas sans rappeler luvre de Marosa Di Giorgio ;
mais, chez Garet, le fil du canevas narratif des recueils est encore
plus lâche. Et, par ailleurs, alors que Di Giorgio propose un
torrent centrifuge, Garet déploie une stratégie centripète
: la quête de Marosa renvoie, avant tout, à elle même,
celle de Leonardo Garet est instrument de sa connaissance du monde
et de lélégie que celui-ci lui inspire, page après
page.
Nous ne saurions être
plus éloquent que lun de ces petits textes :
LENGUA
No existo sin el paladar
como cielo de uvas y frutillas, brillante y calmo. Los mensajes que
transmiten las raíces, los tallos, las hojas, se distinguen
claros, como una resurrección. De los distintos humores de
la tierra viene el membrillo y el higo, la cebolla, la papa y el ajo,
pero son todos cantos que celebran esa unidad que se empeñan
en negar el lenguaje y los hombres.
Leonardo Garet, La casa
del juglar, p. 105.
On laura compris
: on est face à un classique de demain.
Nicasio PERERA SAN
MARTIN
BIBLIOGRAPHIE
POESIE : -*Pentalogía,
Montevideo, 1975
-*Primer escenario, Caracas,
1975.
-Palabra sobre palabra,
Montevideo, Editores Asociados, 1991.
-Vela de armas, Córdoba
(R.A.), Alción, 2003.
PROSE NARRATIVE : -*Los
hombres del agua, Montevideo, 1988.
-Los hombres del fuego,
Montevideo, Banda Oriental, 1993.
-La casa del juglar,
Montevideo, Banda Oriental, 1996.
-Los días de Rogelio,
Montevideo, Fin de Siglo, 1998.
-Las hojas de par en
par, Montevideo, de la Plaza, 1998.
-Anabákoros , Montevideo,
Fin de Siglo, 1999.
-80 noches y un sueño,
Montevideo, Linardi y Risso, 2003.
ESSAI : -*La pasión
creadora de Enrique Amorim, 1990.
-Encuentro con Quiroga,
Montevideo, Academia Uruguaya de Letras, 1994.
Nicasio Perera San
Martín, San José (1937). Docente, ensayista literario.
Reside en Francia desde 1969. Doctor en Estudios Latinoamericanos
por la Universidad de Portier. Fundador del Festival Cinematográfico
“des Trois continents”. Fue presidente de la Maison des
Ecrivains Etrangers et Traducteurs de Sain-Nazaire.
| Dos
cuentos de Leonardo Garet, del libro La casa del juglar, (Montevideo,
ed. de la Banda Oriental, 1996), traducidos al francés
por Elena DAll Orto de Perrone.
LE DEVIN
Le devin montait
l'escalier. (Je le vois toujours avec un pied sur l'escalier
qui doit être sûrement celui qui conduit péniblement
à la Puerta del Sol ou à celle du Palais Législatif
de Montevideo). Des marches comme des villes, comme des briques
avec un fleuve dedans, comme le bourdonnement d'une guêpe
attrappée dans une portée de musique. Je n' écoute
jamais les prophéties; je me réveille avec le
geste qui les annonce ou les arrête.
Le devin montait
l' escalier. Cette fois tout a été different.
Au milieu il s'est tourné et il m'a regardé. Les
champs de tournesols brûlaient près du chemin qui
m'avait amené à l'escalier. Nous étions
seuls, entourés d´édifices que tombaient
comme des pantins de carton. Tout à coup j`si su que
ma ville était une mise en scéne. Les lampes à
mercure sont devenues comme des bourdons survolant les ruines;
ensuite elles sont tombées aussi. Alors, le devin est
sorti du rêve.
Je me rappelle qu'un
moment avant de me réveiller, assis sur le tapis du perron,
nous avons parcauru les villes murées, celles de boue,
les cavernes et le batailles de différents siêcles,
l'une à la suite de l'autre, dans le même champ.
Il est sorti du rêve; nous nous sommes salués,
nous avons partagé un café.
1980 ne lui disait
rien; c' était comme si notre année et notre siècle
n'existaient pas. J'ai su que ses visions parcouraient l' éternité,
et que lui demander quelque chose du présent, c'était
comme pour nous définir la situation précise à
une heure déterminée il y a dix ans. Il parlait
á peu près comme ça: "Les guerres
sont des feux d'arme", (c'est ce qu'il a dit quand je l'ai
interrogé sur le résultat de la troisième
guere mondiale), avec du vague et des généralités.
J'en ai déduit
que les évènements se présentaient à
lui comme un rayonnant tableau en couleurs, le lingüiste
dirait, il voit la diachronie comme _ synchronie.
"Mais je ne
sais rien de la mort, et moi aussi je vais mourir et je ne sais
si tout finit..." A cette confession, il a ajouté:
"Je vois tout ce qui existe, je traverse le temps mais
pas la mort... _Una nuit, j'ai découvert que tu t'agitais
quand tu dormais. Je suis venu pour que tu saches que cette
image était la mienne... Seulement les prophéties
incomplètes peuvent être proclamées; il
y a celui qui peut le faire et c'est le prophète ou devin
que le monde reconnaît. Pour moi rien ne finit et tout
est un seul évènement."
Nous avons quitté
la sale à manger et nous sommes sortis à la cour.
"Tu palpitais d' émotion devant les villes, les
cavernes et les batailles que je t'ai montrées parce
que tu croyais à ton passé lointain; mais elles
était le futur de ton présent. Tu n'as pas voyagé.
J'ai développé la capacité de projeter
mes visions, comme la seule manière de trasmettre quelque
chose de ton avenir. Les mots meurent. Personne n' y croit et
tous les trafiquent...Je vois la coleur de ces arbres demain,
et la mac hine qui les abattra dans quelques années;
ton sourire incrédule dans quelques instants et ta vieillesse
de sagesse; j' écoute les mots avec lesquels naîtra
une noeuvelle langue; touchant tes mains, je touche tes petits
enfants, mon temps est l'histoire des siècles..."
Il me répondait
à mesure que chaque question naissait en moi. Il m'a
dit de retourner à la chambre, de me coucher et de fermer
les yeux.
Il s'est éloigné
en montant l'00escalier.
LE VIEILLARD
ET LA RIVIÈRE
Le Vieillard marchait
lentement comme s'il traînait le Temps.Il était
aveugle, mais la légende dit qu'il voyait un serpent
de lumière devant lui. Il avait des vêtements couleurs
de terre et des mèches de blé sous son chapeau.
Il arrivait au hameau désordenné.
-Regarde, les chiens
le suivent, formant une colonne -dit le cadet des Ruben, arrêtant
sa toupie et faisant rouler ses yeux comme une toupie. Les autres
Ruben, accroupis, regardèrent.
-Ce vieillard a
dû être croisé avec una bête- il arrêta
son prope geste, immobilisa ceux d'à coté,le voisin
Mandarán 1'aîné, avec sa voix felée.
-J'y vais et je
lui demande ce qu'il veut- tríos arbres plus loin- se
hasarda le fiancé de Debiané la moyenne.
Par une longue pente
venait le Vieillard traînant une file de chiens et une
autre de gens. Lentement, solemnel.
L' air là
était différent au Talado, et, s'il avait fait
nuit en plein midi, personne ne s'en serait rendu compte. Jamais
ils n'avaient été tous ensemble, pas même
quand naissait un an ou mourait un vieillard, et cela se produisait
seulement après les orages, comme si c'était un
autre prodige du Tronador, dieu de la pluie,
C'étaient
tous des anciens, parce que nous portons le nom de notre père,
nous les hommes, et celui de leur Mère, les femmes. Ils
en oubliaient l'âge, et quant au Mystère, ils savaient
seulement, que l'eau bénit les récoltes, mais
que l` être humain est très loin de la bénédiction.
Mauvaise récolte.
C'est pour cela qu'ils avaient les grands puits pour reccueillir
de l'eau et, quand il ne pleuvait pas, ils commençaient
à se méfier de tout et, résignés,
ils buvaient le sang des animaux. Il y avait des temps de grandes
sécheresses, temps de boire le sang des aïeuls et
des solitaires. C'est pour cela qu'une loi éternelle
indiquait que les chaumières devaient être espacées
les unes des autres; il y avait ainsi plus de place pour les
puits.
La chaumière
des Debiané était celle qui avait le plus de puits,
car ils étaient beaucoup de frères sans femme
qui les creusaient et les agrandissaient et parce que le mari
de Debiané la moyenne avait l' habitude de lui en offrir
un, à chaque nouvelle lune, pour gagner les bonnes grâces
de ses frères.
Les enfants jouaient
au puits; ils en faisaient des petits, inutiles, bien sûr,
l'un à côté de l'autre -et c'était
à qui le ferait le plus profond-. Ensuite, les hommes_les
unifiaient, formant un puits unique, peu profond et ample, qui
devenait en même temps, le lieu de jeu des enfants pour
faire des puits petits et séparés "et à
qui ferait le plus profond", à l'infini. La terre
des puits entassée semblait un défilé de
roches, séparant enconre plus les chaumières.
Cinquante logis
de paille et de terre, avec dix ou quinze habitants chacun était
le monde por ceux du Talado qui marchaient tous derrière
le Vieillard et à côté des chiens.
_Mandarán,
qui est le premier, dit que le Vieillard parle entre ses dents.
-Mandarán
dit que le Vieillard parle entre ses dents. "Le Vieillard
parle", ce fut ce qu`entendit le dernier de la file quand
le soleil avait presque fait un tour.
Le Vieillard s'arrêta
dans la partie la plus élevée du Mont Pelé
et ceux qui arrivaient commencèrent à faire un
demi-cercle autour de lui, seulement déformé par
le chiens qui flairaient et se retiraient. Ils avaient marché
face ou soleil et ils regardaient le Vieillard parmi les derniers
rayons. La seule chose capable de satisfaire tant de silence
était qu'il volât. Au lieu de le faire il dit:
"Ici va naître une rivière" et il marcha
de nouveau vers où le soleil avait disparu.
Mandarán
fit un pas en arrière por regarder sous ses pieds. Tous
firent la même chose et tombèrent ensuite dans
una prière muette. Une rivière est de l' eau de
la terre semblable à celle du ciel. Tard dans la nuit,
ils retournèrent au Talado, chaque famille laissant un
représentant por voir le miracle. Cela, c'est l'Histoire,
les mots qui firent la vie au Talado.
La garde fut continue
parce que "nous devons laisser deux femmes et un homme,
jour et nuit". "Comment le ferons- nous, Mandarán,
personne ne veut rester sans frère ou soeur. "Nous
nous relaierons à chaque changement de lune"- fut
la réponse, et ce qu'on fit depuis, racontèrent
leurs aîeux à nos aîeux. On fit une haute
haie de pierre semi-circulaire, ouverte du Versant où
naît le soleil, autour du point indiqué par le
Vieillard, por aider à la naissance du fleuve.
Pour les relèves,
nous y allions tous et nous apportions un recipient d'eau pour
le verser dans l' endroit. L'eau du ciel appellera la rivière.
Le hameau changeait d'orientation. Les chaumières et
jusquàux puits quittèrent l'endroit sacré.
Les portes et les fenêtres se firent de ce côté
là; le Talado fut divisé en deux, se regardant
dans le miroir du fleuve inexistant.
C'est por cela que
quand Mandarán le brun arriva en courant, et que les
chiens baissèrent la queue, quand nous nous reunîmes
tous, regardant ses yeux égarés, nous entendîmes
sans pouvoir comprendre un seul mot, que le Vieillard était
apparu. Il se dirigeait vers le Mont de la Rivière, lentement,
comme si
elle n'avait été
qu'une prophétie qui en ce moment s'accomplissait. Quand
nous nous aperçûmes que nous répèterions
des gestes déjà faits, nous osâmes aller
à sa recontre.
Naquías resta
chez lui, moqueur. Il demanda à Mandarán le brun
s'il avait dit que du Mont il allait naître une rivière,
et le Vieillard lui dit que sa femme aurait des jumeaux, qui
à leur tour auraient des jameaux, et que la race noire
naîtrait ainsi.
Debiané la
mère insista.-¿Vous apportez la rivière?
Les yeux fixes,
secs à force de regarder le soleil, sans baisser la tête,
il lui répondit que sa fille ainée était
couchée avec l'homme qui gardait l'autel du fleuve; elle
fuirait par l'Est et elle ne la reverrait plus.
-La rivière,
la rivière, la rivière- ce fut le choeur menaçant
des bouches fatiguées de répeter des rites, la
rivière, avec la gaîté de la découverte
du cri.
Démunis,
sans nous être concertés, dans l'oubli de nous
mêmes et de la crainte du Vieilliard, nous criions. Des
générations innombrables, assoiffées avec
nous. Et nous reçûmes, tous en même temps,
comme si le Vieillard avait une infinité de bouches,
la carte de notre avenir, dépliée jusqu'à
la dixième génération. Nous le suivîmes
soumis.
Le Vieillard se
heurta à una pierre et dit: "Demain il pleuvra;
l'habitant de cette chaumière mourra noyé; ici
va Naître une rivière".
Il se perdit a l'horizon
poursuivant le soleil Quand nous retournâmes au Talado,
Debiané, la moyenne, ne trouva pas sa soeur; et l'Est,
l'endroit par où elle fuirait, retint nos regards jusqu´à
ce qu'un bruit jamais entendu avant ni après, denonça
la rivière qui descendait la pente, aplatissant la chaumière
de Naquías, elle pénétra dans le bois condamné,
et suivant la trace de nos aïeux, elle resta là,
comme si elle y avait toujours été.
|
|
|